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Des Cannibales ?


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« Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. »

auteur Montaigne (1533-1592)
œuvre Les Essais (1580)
mouvement humanisme
contexte guerres de Religion et expansion de l'Europe vers le Nouveau Monde

genre essai, chapitre 31 des Essais
type de discours argumentatif
registre épidictique

cadre Europe, Nouveau Monde, Renaissance
actants Européens "civilisés", "sauvages" du Nouveau Monde
situation Montaigne remet en cause les préjugés des Européens concernant les indigènes du Nouveau Monde, ce qui le renvoie à une critique de sa propre société. Qui sont les vrais barbares ?

quoi ? préjugés des Européens face aux indigènes du Nouveau Monde, bienveillance vis à vis de l'Autre (l'humaniste est libre de penser par lui-même)
comment ? colloque (échange avec le lecteur), redéfinition des termes (sauvage, barbare), comparaison entre les deux sociétés (nature, culture)
pourquoi ? éloge du "bon sauvage" (vertu, confiance, abondance), critique de l'homme "civilisé" (corruption, préjugés, art)

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  1. Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté: sinon que chacun appelle barbarie, ce qui n’est pas de son usage; comme de vrai, il semble que nous n’avons autre mire de la vérité et de la raison que l’exemple et idée des opinions et usances du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait et accompli usage de toutes choses. Ils sont sauvages, de même que nous appelons sauvages les fruits que nature, de soi et de son progrès ordinaire, a produits: là où, à la vérité, ce sont ceux que nous avons altérés par notre artifice et détournés de l’ordre commun, que nous devrions appeler plutôt sauvages. En ceux-là sont vives et vigoureuses, les vraies et plus utiles et naturelles vertus et propriétés, lesquelles nous avons abâtardies en ceux-ci, et les avons accommodées au plaisir de notre goût corrompu. Et si pourtant la saveur même et délicatesse se trouve à notre goût excellente, à l’envi des nôtres, en divers fruits de ces contrées-là, sans culture. Ce n’est pas raison que l’art gagne le point d’honneur sur notre grande et puissante mère nature. Nous avons tant rechargé la beauté et richesse de ses ouvrages par nos inventions, que nous l’avons du tout étouffée. Si est-ce que, partout où sa pureté reluit, elle fait une merveilleuse honte à nos vaines et frivoles entreprises. […]
    Nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. Leur guerre est toute noble et généreuse, et a autant d’excuse et de beauté que cette maladie humaine en peut recevoir ; elle n’a autre fondement parmi eux, que la seule jalousie de la vertu. Ils ne sont pas en débat de la conquête de nouvelles terres, car ils jouissent encore de cette uberté naturelle, qui les fournit sans travail et sans peine, de toutes choses nécessaires, en telle abondance qu’ils n’ont que faire d’agrandir leurs limites. Ils sont encore en cet heureux point, de ne désirer qu’autant que leurs nécessités naturelles leur ordonnent; tout ce qui est au delà est superflu pour eux. Ils s’entr’appellent généralement ceux de même âge, frères; enfants, ceux qui sont au dessous; et les vieillards sont pères à tous les autres. Ceux-ci laissent à leurs héritiers en commun, cette pleine possession de biens par indivis, sans autre titre que celui tout pur que nature donne à ses créatures, les produisant au monde.
    — Montaigne, « Des cannibales », Essais, Livre I, Chapitre 31

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