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auteur Nicolas Bouvier
œuvre L'usage du monde (1963)
contexte Trente Glorieuses

genre relation de voyage
type de discours narratif
registre dramatique, didactique

cadre Tabriz, capitale de la province de l’Azerbaïdjan oriental, au nord-ouest de l’Iran, fin 1953
actants Nicolas Bouvier et son ami photographe
situation Deux compagnons de voyage passent l'hiver dans une ville retirée d'Iran. Ils sont confrontés à une réflexion sur le sens du voyage, qui les conduit pour l'un à continuer, pour l'autre à s'arrêter.

quoi ? arrêt (dans le mouvement du voyage), réflexion (sur le sens du voyage)
comment ? éloge du voyage pour Nicolas Bouvier (liberté, plaisir, désir), blâme du voyage pour son ami (enfermement, douleur de la séparation)
pourquoi ? acceptation de la séparation (qui fait partie des aléas du voyage)

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  1. Dans L’empire des steppes, de Grousset, je trouvai mention d’une infante chinoise dont un khan de Russie occidentale avait demandé la main. Les émissaires ayant pris quinze ans pour faire l’aller-retour et rapporter une réponse favorable, l’affaire s’était finalement conclue… à la génération suivante. J’aime la lenteur ; en outre, l’espace est une drogue que cette histoire dispensait sans lésiner. En déjeunant, je la racontai à Thierry, et vis sa figure s’allonger. Les lettres qu’il recevait de son amie Flo le confirmaient dans des idées de mariage qu’il ne comptait pas différer d’une génération. Bref, je tombais mal avec ma princesse.
    Un peu plus tard, retour du Bain Iran, je le trouvai sur le point d’éclater. J’allai faire du thé pour lui laisser le temps de se reprendre et quand je revins, c’était : « Je n’en peux plus de cette prison, de cette trappe » – et je ne compris d’abord pas, tant l’égoïsme peut aveugler, qu’il parlait du voyage – « regarde où nous en sommes, après huit mois ! piégés ici. »
    Il avait déjà assez vu pour peindre toute sa vie, et surtout, l’absence avait mûri un attachement qui souffrirait d’attendre. J’étais pris de court ; mieux valait aborder cette question-là le ventre plein. On mit le cap sur le Djahan Noma et, tout en rongeant un pilori, nous convînmes qu’à l’été suivant, nous nous séparerions. Flo viendrait le retrouver dans l’Inde ; je les rejoindrais plus tard, pour la noce, quelque part entre Delhi et Colombo, puis ils s’en iraient de leur côté.
    Bon. Je ne voyais guère que la maladie ou l’amour pour interrompre ce genre d’entreprise, et préférais que ce fût l’amour. Il poussait sa vie. J’avais envie d’aller égarer la mienne, par exemple dans un coin de cette Asie centrale dont le voisinage m’intriguait tellement. Avant de m’endormir, j’examinai la vieille carte allemande dont le postier m’avait fait cadeau : les ramifications brunes du Caucase, la tache froide de la Caspienne, et le vert olive de l’Orda des Khirghizes plus vaste à elle seule que tout ce que nous avions parcouru. Ces étendues me donnaient des picotements. C’est tellement agréable aussi, ces grandes images dépliantes de la nature, avec des taches, des niveaux, des moirures, où l’on imagine des cheminements, des aubes, un autre hivernage encore plus retiré, des femmes aux nez épatés, en fichus de couleur, séchant du poisson dans un village de planches au milieu des joncs (un peu puceaux, ces désirs de terre vierge ; pas romantiques pourtant, mais relevant plutôt d’un instinct ancien qui pousse à mettre son sort en balance pour accéder à une intensité qui l’élève).
    J’étais quand même désemparé : cette équipe était parfaite et j’avais toujours imaginé que nous bouclerions la boucle ensemble. Cela me paraissait convenu, mais cette convention n’avait probablement plus rien à faire ici. On voyage pour que les choses surviennent et changent ; sans quoi on resterait chez soi. Et quelque chose avait changé pour lui, qui modifiait ses plans. De toute façon nous n’avions rien promis ; d’ailleurs il y a toujours dans les promesses quelque chose de pédant et de mesquin qui nie la croissance, les forces neuves, l’inattendu. Et à cet égard, la ville était une couveuse.

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